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Histoire de Esther Lachmann, ex-prostituée, marquise de la Païva

Le 31 mai 1867, le Tout-Paris ne parle que du palais érigé sur les Champs-Élysées par la Païva, une aventurière qui s’est fait épouser par le richissime cousin de Bismarck.

Ce soir, elle pend la crémaillère. Il faut absolument en être. Écrivains, journalistes, aristocrates, hommes du monde et du demi-monde arrivent en fiacre. Même les frères Goncourt sont de la partie. Ils découvrent un hôtel particulier de style Renaissance italienne, d’un luxe tapageur. Le mauvais goût de la décoration confine au génie. En comparaison, les palais des émirs du pétrole font figure de cellules de moines. Depuis 1980, il est classé Monument historique. Les ateliers d’Offard ont reconstitué pour le bar et le salon de la Païva un papier peint carton cuir de 1860, provenant de la manufacture Balin. Le modèle, en deux couleurs d’impression, est doré, verni à la gomme, laqué puis gaufré.

Il est depuis 1903 le repaire du Traveller’s Club, un cercle ultraconfidentiel d’environ 750 membres triés sur le volet et qui sont principalement des businessmen à succès. On y recense notamment Charles Beigbeder (entrepreneur, homme politique et frère de Frédéric), Jean de Yturbe (HAVAS), Gérard Augustin-Normand (fondateur de Richelieu Finance) et beaucoup d’autres noms à particule.

Le restaurant, réservé aux membres, accepte les invités des adhérents pour déguster la cuisine traditionnelle. Pour obtenir votre carte du club, prévoyez le soutien de deux parrains, qui auront tous deux rédigé à la main une lettre attestant de votre légitimité à rejoindre le cercle. Votre candidature passera ensuite devant les dix membres commissionnés et alors peut-être, moyennant une généreuse donation (1 630 € de droit d’admission), vous aurez entrée libre à l’Hôtel de la PaÏva.Pour les moins aventureux ou les moins introduits, une plus modeste visite des lieux est possible sur réservation.

Manifeste de cette métamorphose, l’hôtel est pensé comme un écrin exceptionnel accueillant les réalisations des meilleurs artistes et artisans de l’époque.

A la faveur d’archives récemment découvertes et d’un fonds photographique datant de la construction de l’hôtel, conservé au musée des Arts décoratifs, l’histoire de cette demeure et de sa propriétaire peuvent aujourd’hui être appréhendés sous un nouveau regard.

Dans leur journal, les frères Goncourt dénoncent un « Louvre du cul » avec « ces peintures faites et encore à faire, destinées à figurer la Fortune de la courtisane, commençant à Cléopâtre et finissant à la maîtresse de la maison aumônant des égyptiaques ». Ils dénoncent encore « la surcharge de son mauvais goût Renaissance ». Les invités passent à table.

La méchanceté des deux frères trace un joli portrait de leur hôtesse : « (…) je la regarde, je l’étudie. Une chair blanche, de beaux bras et de belles épaules se montrant par-derrière jusqu’aux reins, et le roux des aisselles apparaissant sous le relâchement des épaulettes ; de gros yeux ronds ; un nez en poire avec un méplat kalmouk au bout, un nez aux ailes lourdes ; la bouche sans inflexion, une ligne droite, couleur de fard, dans la figure toute blanche de poudre de riz. Là-dedans des rides, que la lumière, dans ce blanc, fait paraître noires, et, de chaque côté de la bouche, un creux en forme de fer à cheval, qui se rejoint sous le menton qu’il coupe d’un grand pli de vieillesse. Une figure qui, sous le dessous d’une figure de courtisane encore en âge de son métier, a cent ans et qui prend, par instants, je ne sais quoi de terrible d’une morte fardée. »

Cette femme qui assomme Paris sous un luxe indécent est née à Moscou dans une misérable famille juive d’origine polonaise. Elle s’appelle alors Esther Lachmann. Quand elle a 17 ans, ses parents lui font épouser Antoine Villoing, un petit tailleur français installé en Russie. Le temps de lui faire un enfant, elle l’abandonne pour suivre un amant jusqu’à Paris où elle s’installe sous le nom de Thérèse. Elle entame alors une irrésistible ascension au royaume des demi-mondaines. Sa première « marche » est le célèbre pianiste Henri Herz, qui tombe raide dingue de cette rousse flamboyante. Il lui fait rencontrer Liszt, Wagner, Théophile Gautier, Émile de Girardin. Le gratin culturel de l’époque.

L’hétaïre et le pianiste ont bientôt une petite fille qui est aussitôt bottée en touche chez les parents du père. Thérèse poursuit son ascension mondaine en quittant son pianiste pour Londres, où elle croque les nobles anglais avec l’appétit d’une Carla du temps de sa splendeur. À 30 ans, en 1848, elle regagne Paris pour épouser trois ans plus tard Albio-Francesco, marquis Aranjo de Païva, sitôt après la mort du petit tailleur. Du marquis, elle garde le titre, mais pas l’homme. Elle enchaîne alors les amants fortunés qu’elle s’ingénie à mettre sur la paille avec leur consentement extasié. Elle remplit à merveille son rôle de demi-mondaine. C’est alors qu’elle atteint son Graal sous la forme du comte Guido Henckel von Donnersmarck, cousin de Bismark et propriétaire de nombreuses mines, qui l’épouse.

Mais la Païva cultive également un amour extravagant pour les bijoux… Certains de ses bijoux supplantaient en beauté, dit-on, ceux de l’impératrice Eugénie. Les plus célèbres sont les fameux diamants jaunes dits diamants « Donnersmarck« , que son amant lui offre : des pierres d’un jaune exceptionnel, l’un de 82 carats, l’autre de 102 carats… Restés longtemps dans la descendance des Donnersmarck, ils sont d’ailleurs passés en vente chez Sotheby’s Genève en mai 2007 et ont atteint les sommes colossales de 3,5 et 5 millions de francs suisses.

LE LIT DE LA PAÏVA EN EXPOSITION À PARIS ET À AMSTERDAM

lit-paivaLa ville de Neuilly possède plusieurs objets patrimoniaux, dont le lit de la marquise de la Païva qui est actuellement prêté au Musée d’Orsay.

Offert par le décorateur Jacques Damiot à la ville de Neuilly-sur-Seine en 1978, le lit de la marquise de la Païva est actuellement au Musée d’Orsay pour figurer dans l’exposition Splendeurs et misères, qui se tient à Paris jusqu’au 17 janvier 2016, puis à Amsterdam au Van Gogh muséum, du 19 février au 19 juin 2016.

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