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Ce que révèlent nos groupes sanguins

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Ce que révèlent nos groupes sanguins

Ce que révèlent nos groupes sanguins

Un système présent chez tous les primates

Le système de groupes sanguins ABO est présent sous une forme ou une autre chez tous les primates, d’après les travaux auxquels la généticienne et anthropologue Laure Ségurel a participé en 2012. « Le gorille a par exemple perdu le A, et le chimpanzé le B », illustre-t-elle. « Pourquoi ? Mystère total. » En revanche, aucune espèce ne possède que du O, et les humains semblent les seuls à en avoir autant. « Il est probable que le système ABO était déjà présent chez l’ancêtre commun des primates, il y a au moins 60 millions d’années », ajoute la chercheuse.

Un lien déjà observé dans différentes maladies

En fonction des régions du monde, la prévalence des groupes sanguins peut considérablement différer. En France, nous sommes environ 45 % de A, 42 % de O, 9 % de B et 4 % de AB. La situation est totalement différente chez les Indiens d’Amérique du Sud, où l’on ne trouve que des O+ ! Comment expliquer de tels contrastes ? Pour Stéphane Mazières, généticien et anthropologue à la faculté de médecine de Marseille, cela pourrait signifier que l’ensemble de ces peuples descend d’une toute petite population portant essentiellement cet O+, arrivée de Sibérie il y a 20.000 à 25.000 ans. Autre exemple, en Asie, où la proportion d’individus du groupe B est la plus haute du monde : 40 % en Inde. Cette fois, l’explication serait plutôt à chercher du côté des maladies : « le groupe B semble conférer une protection relative contre le choléra, tandis que le groupe O y est plus sensible », précise Stéphane Mazières.

Le lien entre groupe sanguin et protection contre une maladie tel celui observé pour le Covid-19 n’est donc pas inédit. Le groupe O semble ainsi conférer une protection relative contre le parasite Plasmodium falciparum responsable du paludisme, d’après Thierry Peyrard. De même, l’antigène A du système de groupe sanguin Duffy forme rare en France, et très fréquente dans certains pays d’Afrique protège contre le Plasmodium vivax, autre parasite du paludisme.

Mais force est de constater que le mécanisme liant groupes sanguins et infections n’est pas clair à ce jour. « Il se peut que les antigènes servent d’accroche aux virus ou bactéries », suppose Laure Ségurel, généticienne et anthropologue (CNRS, Lyon). Ainsi, en fonction des infections rencontrées par les populations, les groupes sanguins ont pu se montrer tour à tour protecteurs ou désavantageux. Leur diversité se serait ainsi maintenue dans le temps sans que jamais A, B, AB ou O ne prenne définitivement le pas sur les autres. Il en serait de même pour les autres groupes, moins connus, comme pour le 40e identifié, le rare PEL négatif qui est « exclusivement retrouvé à ce jour chez des Québécois d’ascendance française ancienne », selon Thierry Peyrard.

Un obstacle pour les transfusions et traitements

Si elles nous en apprennent plus sur notre histoire, ces variations deviennent un obstacle dans la médecine moderne. En particulier lors des transfusions, nécessaires dans des situations d’urgence mais aussi pour traiter des maladies du sang. En effet, si le sang transfusé diffère de celui du patient pour certains groupes sanguins particuliers, dits immunogènes parce qu’ils déclenchent de fortes réactions immunitaires, les conséquences peuvent être graves : les symptômes d’un accident transfusionnel vont de la fièvre à la mort. Le système ABO compte justement parmi les plus immunogènes. « Ce n’est pas un hasard si ce système de groupe sanguin est le plus connu, car les anticorps sont générés très tôt et sans exposition préalable. Les accidents transfusionnels sont donc immédiats », explique France Pirenne, présidente de la Société française de transfusion sanguine. La faute aux bactéries qui peuplent nos intestins le microbiote, encore lui ! Ces bactéries possèdent des sucres semblables aux A et B, qui miment une exposition à un sang étranger et entraînent la production d’anticorps anti-A pour les individus de groupe B, anti-B pour ceux de groupe A ou les deux pour ceux de groupe O.

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Si dans la majorité des cas, les receveurs sont transfusés avec le sang d’un donneur de leur propre groupe sanguin, les personnes du groupe O- peuvent donner leur sang à un receveur de n’importe quel groupe, on les appelle « donneurs universels ». Celles appartenant au groupe AB+ sont, elles, des « receveurs universels ».

Le rêve d’un sang universel

S’affranchir de la barrière des groupes sanguins permettrait « de soigner rapidement dans des situations d’urgence comme ceux qui ont des groupes sanguins rares », explique France Pirenne, présidente de la Société française de transfusion sanguine. Les recherches en cours explorent deux pistes. D’abord, ne produire que du sang de groupe O négatif, donneur universel du système ABO. La dernière idée en date pour y parvenir est de transformer les sucres A et B pour en faire des O. Une tâche que peuvent assurer les enzymes de certaines bactéries comme l’a montré une étude de 2019 publiée dans Nature Microbiology. Ensuite, créer des globules rouges universels en laboratoire à partir de cellules souches, capables de se transformer en n’importe quelle autre cellule de l’organisme. « Mais le rendement de ces techniques est faible », regrette France Pirenne. Aussi, aujourd’hui, aucune poche de sang n’a encore été produite à partir de celles-ci.

Anticorps un jour, anticorps toujours

« Un anticorps un jour, un anticorps toujours », résume Thierry Peyrard. Autrement dit, une fois qu’un patient est immunisé contre un groupe sanguin, il est impossible de le lui administrer. Mais pour les spécialistes de la transfusion, ABO n’est que l’un des systèmes à surveiller. Parmi les 43 recensés à ce jour, cinq autres (Rh et Kell en priorité, puis Duffy, MNS et Kidd) sont également particulièrement immunogènes et donc surveillés avant de transférer du sang à un patient. Seuls leurs 14 antigènes les plus courants sont observés si les 43 systèmes étaient analysés, pas moins de 376 antigènes différents devraient être pris en compte pour s’assurer de la compatibilité entre un donneur sanguin et un receveur. Un véritable casse-tête. En particulier lorsqu’il s’agit de soigner sur notre territoire des malades d’origine étrangère, dont le groupe sanguin courant dans leur région est rare en France.

Ainsi, les donneurs compatibles manquent pour prendre en charge des patients originaires d’Afrique ou des Antilles qui souffrent de drépanocytose, une maladie du sang qui exige des transfusions régulières à vie… « Rien qu’en Île-de-France, nous avons besoin de 25.000 poches de sang compatibles par an qui ne peuvent provenir que des donneurs de même origine géographique, alerte France Pirenne. C’est un véritable problème de santé publique. » Il oblige parfois les médecins à réaliser des transfusions incompatibles répétées à l’origine d’accidents transfusionnels gravissimes. « Du fait de ces incompatibilités répétées, 30 à 40 % de ces patients développent des anticorps contre d’autres groupes sanguins, contre 3 à 4 % dans la population générale transfusée », précise France Pirenne, qui appelle les personnes d’origine étrangère à également donner leur sang.

Une banque de 8000 poches de sang rare en France

Les personnes venues d’autres zones géographiques ne sont pas les seules en difficulté. En France, on dénombre pas de moins de 17.000 personnes qui présentent un groupe sanguin rare (c’est-à-dire présent chez moins de 0,4 % de la population). C’est le cas d’un patient suisse qui, hospitalisé pour une infection dans les années 1970, s’est révélé Rh-null, c’est-à-dire qu’il ne possède aucun des 55 antigènes du système Rh dont le fameux D. Donneur universel, il ne peut en revanche recevoir que le sang d’un autre Rh-null. Or, en cinquante ans, seules 40 personnes dans le monde ont été identifiées comme telles ! Une source de stress importante pour cet homme, qui se contraint à des dons réguliers et à un style de vie prudent.

La France est néanmoins à la pointe de la prise en charge de ces cas exceptionnels, grâce à son Centre national de référence pour les groupes sanguins (CNRGS). Reconnu internationalement, il dispose d’une banque de 8000 poches de sang rare, conservées à -80 °C en Île-de-France. « Notre pays a été pionnier en la matière : nous étions l’un des tout premiers au monde à créer un registre national de sujets avec un groupe rare et à créer une banque de sang rare », relate Thierry Peyrard. Paradoxalement, en raison de la multiplicité des groupes sanguins existant, le sang rare ne le serait pas tant que ça. « On estime que près d’un million de personnes en France ont un sang rare, mais la plupart l’ignorent car on ne le découvre que lors de soins médicaux ou d’un don du sang, pointe-t-il . On ne peut pas tout tester ! » Lui-même admettant qu’il pourrait avoir un sang rare sans le savoir.

Première analyse des groupes sanguins des cousins disparus de « sapiens »

Fin juillet 2021, des chercheurs français ont déterminé pour la première fois les groupes sanguins des cousins disparus d’Homo sapiens : Neandertal et Denisova. Ils ont étudié le génome de quatre femmes qui ont vécu entre 100/000 et 40.000 ans avant notre ère. Il s’agissait de trois néandertaliennes deux provenant de l’Altaï (Russie) et une retrouvée en Croatie et une dénisovienne provenant aussi de l’Altaï. « Coup de chance, nous avons trouvé des individus A, B et O, donc la diversité ABO ! » raconte Stéphane Mazières, qui a participé à l’étude. Plus précisément les deux néandertaliennes de l’Altaï étaient A+, celle de Croatie B+, tandis que la dénisovienne était O+. « Cela permet de penser que l’ancêtre commun à Neandertal, Denisova et sapiens devait probablement déjà être porteur de ces trois groupes sanguins », indique Silvana Condemi, paéloanthropologue à l’université d’Aix-Marseille et première auteure. Mais ce n’est pas tout. Les scientifiques ont mis en évidence un allèle inconnu dans le génome des néandertaliennes qui a finalement été retrouvé chez deux personnes vivant aujourd’hui en Océanie. Une trace inédite d’un métissage entre sapiens et Neandertal.

Par Samantha Dizier avec C.G

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