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Guinée-Bissau : les Bijagos, un laboratoire à ciel ouvert

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Guinée-Bissau : les Bijagos, un laboratoire à ciel ouvert

Guinée-Bissau : les Bijagos, un laboratoire à ciel ouvert

Arrivée des médicaments sur l’île de Bubaque en juillet 2021. Les chercheurs de la London School of Hygiene and Tropical Medicine et les habitants déchargent le bateau rempli de cartons de médicaments qui seront ensuite distribués à la population des îles.

Une clameur envahit le port de Bubaque. En cette fin d’après-midi, une longue pirogue chargée de médicaments vient de débarquer sur cette île de Guinée-Bissau située dans l’archipel des Bijagos. Une équipe de chercheurs dépêchés par la London School of Hygiene and Tropical Medicine (LSHTM) se presse pour décharger à la chaîne les dizaines de milliers de médicaments venus tout droit de Gambie, où l’université londonienne dispose d’une unité de recherche, et les entreposer dans un centre de stockage.

« Demain, nous enverrons des superviseurs sur les différentes îles habitées puis, dans quelques jours, les médicaments seront distribués à la population », détaille Harry Hutchins, chercheur à la LSHTM.

La scène se déroule en juillet, au moment du lancement du projet Matamal, financé à hauteur de 3,6 millions d’euros par plusieurs organismes de recherche et développement britanniques. L’objectif : évaluer l’impact de l’ajout d’une molécule, l’ivermectine, au médicament de base composé de dihydroartémisinine-pipéraquine dans la lutte contre le paludisme. Et ainsi diminuer la prévalence de cette maladie qui toucherait aujourd’hui 28 % des quelque 30 000 habitants de l’archipel, en particulier les enfants et les femmes enceintes.

Certains moustiques des Bijagos seraient particulièrement résistants aux insecticides. Les moyens les plus courants de lutte contre l’infection comme les moustiquaires et les insecticides sont donc peu efficaces. « Cela signifie qu’une autre stratégie est nécessaire », explique le professeur James Logan, chef du département du contrôle des maladies à la LSHTM.

Le traitement ou le placebo

L’ivermectine, un préventif qui nécessite neuf prises trois jours par mois durant la saison des pluies, est censé tuer les moustiques au moment où ils sucent le sang. Il cible à la fois l’insecte et le parasite du paludisme, raccourcissant leur durée de vie.

« On ne va pas éradiquer la maladie avec ce genre de médicament, tempère Claire Collin, assistante de recherche en santé publique à la London School. Mais on espère au moins faire baisser les contaminations, la prévalence et donc les morts durant la saison des pluies. »

Cette mission doit durer plus de deux ans. Quelque 25 000 habitants sont concernés par les recherches, soit la quasi-totalité de la population de l’archipel. A compter de juillet et pendant quatre mois, les médicaments ont été distribués à l’aveugle aux habitants : dans certains villages, le vrai traitement, dans les autres un placebo.

Les communautés ont globalement joué le jeu. En fonction des villages, entre 50 % et plus de 90 % de la population ont pris tous les médicaments chaque mois. Une deuxième distribution est prévue en 2022.

Une géographie adaptée

Les îles Bijagos n’ont pas été choisies par hasard pour conduire cette étude. L’archipel a la malheureuse particularité d’héberger de nombreuses maladies et affections sérieuses : paludisme, mais aussi trachome (une infection oculaire grave), éléphantiasis ou encore vers intestinaux.

Si l’espérance de vie en Guinée-Bissau est d’environ 60 ans, « on pense qu’elle est beaucoup moins longue sur les Bijagos, souligne le professeur James Logan. Mais ces îles détiennent peut-être également le secret pour lutter contre les maladies qui les ravagent. »

Pour les chercheurs, le lieu est un laboratoire à ciel ouvert. Isolés, ses habitants ont très peu d’interactions avec d’autres communautés. « Quand on fait un essai clinique comme celui-ci, il faut éviter les contaminations entre les populations. Or, ici, c’est très simple, il n’y a pas de contaminations extérieures engendrées par d’autres populations de moustiques », précise Claire Collin. Tandis que sur le continent, les personnes peuvent facilement entrer et sortir des zones d’essai et se contaminer ailleurs, ce qui rend difficile l’établissement des causes et effets.

Bien qu’il existe de nombreux archipels dans le monde, rares sont ceux dont la géographie est aussi adaptée que les Bijagos, avec des îles suffisamment rapprochées pour travailler sur place, mais assez éloignées les unes des autres pour minimiser les interférences lors des expériences. Les moustiques, vecteurs de l’infection, ne vivent pas plus de trois semaines et ne dépassent jamais un rayon de 2 kilomètres, la distance des différentes zones tampons.

Redoutable trachome

Sur les petites îles, les villages « ivermectine » et « placebo » sont naturellement séparés par l’eau, alors que sur les plus grandes, les zones ont été fixées par les chercheurs. « En termes de théorie scientifique il n’y a pas mieux, c’est le meilleur laboratoire pour savoir si notre théorie médicamenteuse fonctionne », développe Claire Collin.

Preuve que ce genre d’expérience peut donner des résultats, les chercheurs de la LSHTM se sont d’abord intéressés au trachome présent sur les îles, une maladie infectieuse qui fait basculer les cils vers l’intérieur. Affectant près de 2 millions de personnes dans une quarantaine de pays du globe, elle est considérée comme la principale cause de cécité évitable dans le monde.

Anna Last, médecin spécialiste des maladies infectieuses à la LSHTM, a identifié des zones à haut risque de trachome sur les Bijagos, avant de traiter des communautés entières en réalisant des distributions massives d’antibiotiques pour mettre fin au cycle de transmission.

« Les résultats étaient frappants, souligne James Logan. Quand elle a commencé à travailler sur le sujet en 2010, 25 % des habitants des Bijagos étaient atteints de la maladie. Dix ans plus tard, seulement 0,3 % des personnes le sont. »

Ce niveau se situe en dessous du seuil d’élimination fixé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce qui signifie que la maladie est pratiquement éradiquée des îles. Pour le projet de lutte contre le paludisme, les résultats sont attendus courant 2023. Ce test grandeur nature a vocation à profiter aux autres pays tropicaux touchés par le paludisme qui tue en moyenne 400 000 personnes chaque année, dont une écrasante majorité en Afrique.

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