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INTERVIEW. « Dans la plupart des cas, on trouve autre chose que ce que l’on cherche »

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INTERVIEW. « Dans la plupart des cas, on trouve autre chose que ce que l’on cherche »

INTERVIEW. « Dans la plupart des cas, on trouve autre chose que ce que l’on cherche »

Comment découvre-t-on ?

Le schéma qu’on a tous appris dans les manuels de lycée – de sciences ou de philo, d’ailleurs – c’est la méthode scientifique. Hypothèse, théorie, expérience, confirmation. Un idéal-type qui n’existe nulle part, bien loin du quotidien des scientifiques ! On ne travaille pas, on ne raisonne pas de la même façon en mathématiques, en physique, ou lorsqu’on est un scientifique de terrain. Il y a en réalité plusieurs styles expérimentaux. L’un est proche d’hypothèse-théorie-confirmation. Un autre sera complètement exploratoire : on va « à la pêche », on tâtonne. Dans les technosciences actuelles, c’est encore autre chose. Ce sont les instruments, plus que les hypothèses, qui orientent la recherche. Un exemple : on a mis au point, à grands frais, des systèmes de séquençage à haut débit pour le génome humain. Il faut donc en faire quelque chose… Alors on séquence tout : les eaux des égouts afin d’identifier les bactéries qui s’y trouvent, notre microbiome intestinal… Et parfois cela conduit à des découvertes majeures. Toutefois, on oublie souvent qu’une grande partie du travail scientifique quotidien consiste non à « lever un coin du grand voile », mais à inventer de nouveaux outils, théoriques ou matériels. Crispr-Cas9 est essentiellement un outil de recherche, mais il est utilisé aussi comme outil de manipulation du vivant à d’autres fins que la recherche.

Comment une découverte devient… une découverte ?

Si c’est une découverte empirique, expérimentale, il faut répliquer les expériences pour la stabiliser. La validation passe par là, puis par la discussion entre les pairs, mais aussi par la communication, qui fait partie intégrante du travail de construction scientifique. Pourquoi ? Parce que les médiateurs scientifiques – parmi lesquels vous, les médias – reformulent la découverte et lui donnent une autre allure. C’est un travail très progressif de stabilisation des faits.

Une découverte est-elle forcément universelle ?

Elle est universelle au terme de ce long processus de construction. Au départ, elle est toujours locale, située dans un milieu historique, dans un lieu, dans un laboratoire précis. Même dans le cas de découvertes simultanées, comme la loi d’Avogadro-Ampère : ces deux physiciens sont parvenus au même résultat sans avoir utilisé le même langage ni la même procédure. J’insiste beaucoup sur cette dimension culturelle de la science.

PHOTOS : BERNARD MARTINEZ POUR SCIENCES ET AVENIR

Dans le langage courant, on utilise parfois indifféremment les termes de découverte, d’invention, de théorie…

Inventer, c’est faire advenir à l’existence quelque chose qui n’était pas là. Ceci dit, dans certains cas, l’inventeur, c’est aussi celui qui trouve… Si vous tombez sur un vestige préhistorique dans votre jardin par exemple, vous en êtes « l’inventeur ». Et Christophe Colomb ? A-t-il découvert ou inventé l’Amérique ? De mon point de vue, il l’a inventée. Elle était, certes, déjà là, avec diverses civilisations… Lui en a créé une autre, qu’on a appelée Nouveau Monde : une colonie, une terre qu’on a spoliée, exploitée… Prenons aussi l’exemple de la théorie de l’évolution : c’est une hypothèse qui a été confirmée sur certains points, revue sur d’autres, etc. Elle a marqué, parce qu’elle a servi d’hypothèse de travail pour quantité de recherches empiriques et de nouvelles observations. Les mathématiques sont aussi une création de l’esprit, une certaine relation à la réalité – sauf à considérer, comme les platoniciens, que les entités mathématiques existent comme des Idées au ciel des idées et qu’elles ont une réalité objective.

L’histoire a tendance à mettre au premier plan la figure du génie solitaire, à ne retenir que quelques grands noms…

La science a choisi de privilégier le grand récit des découvertes héroïques, le système des prix Nobel et des récompenses. C’est important, parce que les scientifiques ont besoin de se situer dans une épopée, une histoire qui donne sens au travail qu’ils font. Mais l’idée d’une découverte par un génie solitaire biaise la réalité du travail scientifique, qui est toujours collectif. La science est pétrie de travail manuel ! Il y a une foule d’acteurs cachés par ce culte du héros. Des techniciens invisibles, au savoir-faire irremplaçable. Et tous les scientifiques et les doctorants qui peinent sur un problème minuscule apportent leur pierre à l’édifice. On dit souvent qu’il faut être jeune pour faire des découvertes… Ce n’est pas vrai. Dans son labo, le jeune chercheur assimile toute la culture qui y a été amassée. Reste que les « grands noms », il faut le dire, ont participé à la construction du grand récit. Le tout premier, à ma connaissance, est Lavoisier. Un beau matin de novembre 1772, il écrit sur son cahier de laboratoire un plan d’expérience, en disant : « et ceci doit entraîner une révolution dans la physique et la chimie ». Il construisait son grand récit, et en avait conscience.

Il y a tout de même des découvertes plus importantes que d’autres…

L’idée de « découvertes majeures » renvoie à la construction d’un grand récit. Je préfère raisonner en termes de changement de paradigmes, ces moments où l’on recompose tout l’édifice à partir des mêmes matériaux. Par exemple, celui de la science mécanique classique, avec la fameuse sainte trinité : Kepler, Galilée, Newton. Mais n’oublions pas qu’il y a plusieurs regards sur la réalité, et qu’à la même époque, beaucoup de « philosophes de la nature », notamment chimistes ou naturalistes, travaillaient sur d’autres bases, envisageaient la nature à partir de principes qualitatifs… Simplement, ces derniers ont été mis de côté, car on a tendance à éliminer tout ce qui ne conduit pas à la connaissance d’aujourd’hui. C’est ce que j’appelle une « histoire entonnoir ». Nous, historiens des sciences, nous attachons à resituer les théories du passé dans un contexte, dans une culture, pour en comprendre le sens. Même s’il a été renversé par la révolution mécaniste, Aristote n’était pas pour autant un imbécile !

De même, les alchimistes n’étaient pas des mystiques. Lorsqu’on refait leurs expériences, on s’aperçoit que leurs conclusions étaient parfaitement logiques et fondées, compte tenu du médiocre niveau de pureté des substances dont ils disposaient. Ce qui a pu être considéré comme une erreur faisait sens à leur époque. Et leurs constructions théoriques ont contribué à ce qu’on appelle la révolution scientifique du 17e siècle.

Justement, comment la science a-t-elle pris son essor au 17e siècle ?

Le grand récit peuplé de génies solitaires occulte non seulement la construction d’une science s’appuyant sur les générations précédentes, mais aussi le rôle essentiel des institutions scientifiques, soutenues et financées par les pouvoirs politiques de l’époque. En France, c’est Colbert qui a créé les académies sous Louis XIV. Les savants s’y réunissent, discutent, réalisent leurs expériences « devant témoins » et, petit à petit, définissent les normes et les standards nécessaires à la validation des résultats. La recherche s’émancipe de la tutelle de l’Église qui pesait sur les universités. Déjà, auparavant, l’imprimerie avait joué un rôle déterminant, diffusant l’ensemble du savoir disponible.

L’Église ne semble pas avoir joué un rôle… moteur dans la course au progrès.

Effectivement. Mais il est tout de même fondamental de rappeler que la religion a été un tremplin pour la constitution de la science occidentale moderne, à partir du 17e siècle. Le monothéisme a libéré la nature des puissances locales, des esprits qui habitent chaque morceau de matière, des fétiches, etc. La nature est régie par un ordre global donné par le Créateur. Après, on peut mettre le Créateur à la porte – de toute façon il y est déjà ! Souvenez-vous de la réponse de Laplace à Napoléon, qui lui faisait remarquer que Dieu était absent des cinq volumes de sa Mécanique céleste : « Je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. »

Quelle est la part du hasard dans la découverte ?

Des découvertes dues au hasard, il y en a beaucoup ! Je dirais même que dans la plupart des cas, on trouve non pas ce qu’on cherche… mais autre chose. Il faut avoir l’esprit ouvert au détail. Ne pas jeter à la poubelle une manip’ qui a raté. Une démarche qui relève de la sérendipité, l’association du hasard et de la sagacité. L’exemple le plus connu, c’est Röntgen découvrant les rayons X. Il se dit : tiens, il y a quelque chose d’étrange sur ma plaque photographique, c’est intéressant… Et il s’attarde sur une piste qu’il n’avait pas prévu d’explorer. Pour qu’on prenne le temps de regarder une expérience ratée, il faut deux choses : ne pas être trop pressé de publier et disposer d’une certaine liberté de recherche… Ce que les chercheurs réclament aujourd’hui plus que jamais.

Les découvertes ne sont-elles valorisées qu’à partir du moment où elles ont une application pratique ?

On a remplacé le culte du progrès par celui du nouveau. Les découvertes ne sont considérées comme telles que lorsqu’elles ouvrent vers une innovation. C’est pour moi une préoccupation majeure : on investit beaucoup d’argent dans les biotechnologies, mais on laisse se perdre des pans entiers de la recherche biologique. Tout le savoir-faire qui s’acquiert dans les laboratoires, de personne à personne, ne se transmet pas. La science est pourtant un patrimoine qu’il faut conserver, exactement comme on conserve des collections au muséum.

Peut-on prévoir les découvertes de demain ?

C’est une question très intéressante. Dans les années 1960, on a pensé qu’il suffisait d’investir massivement de l’argent pour avoir des résultats. En 1972, Nixon a lancé le War on Cancer avec la promesse d’éradiquer la maladie. Cinquante ans plus tard, voyez où nous en sommes… Plus on avance, plus on mesure qu’on n’a que quelques îlots de savoir dans un océan d’inconnues. Certaines inconnues sont « connues », et l’on sait qu’on va finir par y arriver, par exemple le moteur à hydrogène. En revanche, il en existe forcément d’autres qu’on ne sait même pas identifier. À la fin du 19e siècle, il y a eu une angoisse terrible dans le monde scientifique : il n’y avait plus rien à découvrir. On avait les lois de la thermodynamique, l’électromagnétisme, l’atomisme… Et voilà qu’on découvre que l’atome est « un petit monde fourmillant à explorer », selon l’expression du physicien Jean Perrin. Puis la théorie de la relativité et la théorie quantique changent les fondements de la physique. Puis on découvre les supports matériels de l’hérédité. .. À chaque fois, c’est un nouveau monde. Dans les prochaines décennies, la microbiologie, qui avait été abandonnée au bénéfice de la génétique et du tout-génomique, va probablement repartir en flèche. J’espère qu’on n’a pas perdu les savoir-faire du domaine, qui remonte à Pasteur…

Avec la puissance des outils d’aujourd’hui, peut-on imaginer des découvertes toujours plus nombreuses ?

Il y a aujourd’hui plus de scientifiques en activité qu’il n’y en a eu depuis le début de l’humanité, ne l’oublions pas. Parce qu’il y a tout simplement plus d’humains… Par ailleurs, on investit sans doute beaucoup plus aujourd’hui dans la recherche qu’au 17e siècle. Et pourtant, on constate une baisse tendancielle du rendement de la recherche. Est-ce parce qu’il y a des coins du grand voile plus difficiles à lever que d’autres ? Face à la complexité du monde, nos outils sont très rudimentaires. Je pense qu’on est loin d’avoir épuisé les richesses du réel. L’humanité disparaîtra avant qu’elle ait tout compris.

Quelques ouvrages de Bernadette Bensaude-Vincent : Temps-paysage. Pour une écologie des crises, Le Pommier, 2021; L’Opinion publique et la science, La Découverte, 2000; Lavoisier, Mémoires d’une révolution, Flammarion, 1993

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