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Regarder les Lumières « en face »

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Regarder les Lumières « en face »

Regarder les Lumières « en face »

Longtemps les anti-Lumières ont été limités à une pensée conservatrice et réactionnaire. Aujourd’hui, le procès des Lumières s’est indéniablement généralisé, notamment à propos de la faible reconnaissance des femmes savantes, du rejet des savoirs non scientifiques, de la célébration de l’esclavage et des hiérarchies raciales, enfin des débuts de l’Anthropocène. Certes ce n’est pas la première fois que ce procès a lieu : au début du XXe siècle déjà, on a vu, dans l’usage incontrôlé des sciences par les régimes totalitaires, le dévoiement du projet rationaliste des Lumières. Mais, après 1945, de grandes figures scientifiques vont renouer avec l’esprit des Lumières dans le contexte de la guerre froide et solidement arrimer le projet de démocratie libérale aux sciences modernes (y compris parfois contre les démocraties populaires à l’Est et la poussée des indépendances au Sud).

Pour sortir des lectures purement idéologiques, il faut peut-être regarder cet héritage en face, sans triomphalisme ni dénonciations excessives. L’épistémologue et physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, dans la Vitesse de l’ombre (Seuil, 2006), nous met d’ailleurs en garde contre les anachronismes et les projections sur le XVIIIe siècle des sciences des siècles suivants. L’historien Antoine Lilti, dans L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité (Seuil, 2019), nous invite à un exercice de lucidité : « Les Lumières ne sont ni une doctrine cohérente ni un mythe fallacieux, mais le geste à la fois réflexif et narratif par lequel, dès le XVIIIe siècle, de nombreux auteurs ont cherché à définir la nouveauté de leur époque. Elles désignent l’espace conflictuel dans lequel les intellectuels ont à la fois pensé l’expérience de la modernité et lutté pour l’approfondir et l’orienter. »

Dès lors comment qualifier aujourd’hui cette rationalité scientifique des Lumières ? D’abord en évitant une approche normative qui lisserait contradictions et tensions. On a en effet longtemps associé les sciences de l’époque des Lumières à une succession d’images d’Epinal : de la découverte de la loi universelle de la gravitation de Newton à la nouvelle classification en histoire naturelle de Carl von Linné, de l’observation du transit de Vénus à la révolution chimique de Lavoisier.

Pluralités de concepts

Au-delà de ces figures héroïques, on insiste davantage sur la réorganisation des savoirs, tirant les leçons de deux siècles d’innovations radicales mais aussi de rêves et d’ambitions impossibles. La thèse de l’unité des sciences a cédé la place à une diversité de pratiques, à une pluralité de concepts, à une multiplicité d’écoles et de lieux. L’association entre Lumières et encyclopédisme a été élargie en se définissant comme un système de circulation des énoncés et des pratiques intellectuelles d’un savoir à un autre. De même, les stéréotypes attachés à la lutte contre l’obscurantisme, à l’universalisme contre les particularismes, à l’idée de civilisation ont été reformulés pour faire place à une mosaïque de projets et de mots d’ordre mobilisateurs (égalité, liberté, tolérance, droit naturel, énergie, civilisation, etc.).

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