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TikTok et Instagram, un passage obligé (mais délicat) pour les humoristes



Pour attirer du monde en salle ou se faire connaitre, les humoristes doivent être sur les réseaux sociaux. Instagram et TikTok sont devenus incontournables car c’est là où se trouve désormais une partie de leur public.

“Aujourd’hui tu es obligé de créer du contenu sinon t’es mort”, lance l’humoriste Léopold. Pour lui, le constat est clair: il faut aller là où les gens sont c’est-à-dire sur les réseaux sociaux. Humoriste depuis dix ans, il anime durant deux heures La Matinale de l’humour sur Twitch. Il a également un compte TikTok sur lequel il reprend des extraits de sa matinale. Deux plateformes désormais devenues incontournables pour tenter de percer.

Il y a dix ans c’était sur Youtube que tout se passait. A travers des vidéos de 3 minutes au montage artisanal, des jeunes se filmaient dans leur chambre. Norman et Cyprien cumulaient des millions de vues. D’autres, comme le Palmashow, misaient sur des séquences beaucoup plus écrites, proches du court-métrage.

Mais en 2020, durant le premier confinement, TikTok connait une explosion en France. Des humoristes, privés de salles de spectacles, tentent de faire garder le sourire grâce à leurs vidéos. Une bonne manière, surtout, de garder un lien avec le public.

Passage presque obligé

Humoriste sur les planches ou sur les réseaux sociaux, les deux métiers sont devenus les deux faces d’une même médaille.

“Mais dans la pratique ce sont pourtant deux métiers très différents”, avance Arnaud Demanche, “en vidéo tu es tout seul chez toi devant ta caméra”.

L’humoriste aux 36.500 abonnés sur TikTok et plus de 500.000 sur sa page Facebook, officie tous les matins sur RMC. Dans ses chroniques à la radio, il réagit à l’actualité. Alors, après un premier spectacle en 2015, le format vidéo lui a avant tout apporté une nouvelle audience. “Toutes mes dernières dates de spectacles étaient complètes. Cela m’a également beaucoup appris sur l’écriture et m’a permis un retour à la radio”.

Pour d’autres, les réseaux sociaux ont été un moyen de se faire connaitre. C’est le cas d’Ana Godefroy. Forte de ses 700.000 abonnés sur TikTok, elle tient une chronique dans l’émission matinale Le double expresso sur RTL2 et ses passages dans les salles de stand up à Paris et partout en France se multiplient.

“Je dois beaucoup aux réseaux sociaux. J’aurais, un jour, commencé la scène c’est sûr, mais je n’aurais pas eu autant de possibilités si je n’avais pas toute cette communauté”, reconnait-elle.

Ana Godefroy et Arnaud Demanche ont tous les deux connus un boom de notoriété durant le premier confinement. Ana Godefroy pour ses imitations de journalistes, Arnaud Demanche pour ses vidéos sur l’actualité.

Ce dernier souligne l’impératif de ne pas tout miser sur les réseaux sociaux. “Être à la radio me met à l’abri d’une décision arbitraire de suspension de compte, qui viendrait de l’autre côté de l’Atlantique, et pourrait foudroyer une carrière en un instant”. Il admet être sensible aux statistiques mais les considère avant tout comme un outil informatif: “grâce aux statistiques, je vois ce que à quoi les gens sont sensibles. En tant qu’artistes nous avons beaucoup tendance à parler de nous-même”.

“Sur Internet, il faut parler aux gens, de ce que l’on partage avec eux, de ce qu’ils vivent” avance-t-il.

Connaitre les codes

L’humoriste Léopold organise une fois par mois le Twitch Comedy Club, durant lequel il retransmet sur Twitch une soirée de stand up. Pourquoi venir en salle si l’on peut rester tranquillement dans son canapé pour voir le même spectacle ? “En salle, le rire est communicatif. Ceux qui font ce reproche ne sont jamais venus voir un spectacle de stand up”, argue-t-il. Et pour preuve, durant sa matinale, il doit s’adapter au fait de ne pas avoir de public physiquement présent et doit adapter ses blagues: “les références sur Twitch ciblent un public précis qui est habitué à la plateforme. Si je parle de Twitch dans une salle de stand up, 99% ne savent pas ce que c’est”.

Sur Instagram et TikTok la difficulté est double. Il faut à la fois se démarquer des autres créateurs de contenus car le nombre de comptes humoristiques se multiplient et tenter de comprendre son outil de travail. Pour cela, Arnaud Demanche essaye d’en appréhender les codes. “Cela nécessite d’imposer son univers très vite. Il faut un contenu qui génère un choc, par exemple visuel, qui ne soit pas choquant intellectuellement, mais fort humoristiquement”.

En revanche, il y a plusieurs points communs entre la salle et les réseaux sociaux. D’une part, la réception des blagues est différente selon l’endroit d’où elle est racontée. “Il y a des choses que je m’autorise à faire sur scène, que je ne dit pas trop à la radio et que je ne m’autoriserai jamais sur Internet. L’humour très noir ne passe pas car le récepteur n’a pas de certitude sur ‘qui me parle’. Tu ne peux pas dire des choses choquantes au bout de 15 secondes”, explique Arnaud Demanche.

L’autre point commun entre les salles de spectacle et les réseaux sociaux est le rythme, mais il ne se trouve pas au même endroit. Sur scène, l’humoriste doit appréhender le public, l’habituer à son humour et y aller crescendo. “Il peut y avoir des blagues qui ne passent pas en début de spectacle mais qui passeront très bien en fin de spectacle. Sur scène, une chute peut être drôle sans que toute l’histoire ne le soit forcément”, témoigne Ana Godefroy.

Sur les réseaux sociaux, le rythme se trouve dans le montage. Ana Godefroy “écrit avec le montage”. A force de faire des vidéos, elle a pris l’habitude et sait d’avance si une vidéo durera précisément une minute. Léopold, lui, a dû s’habituer à un nouveau format: les réactions du public arrivent en décalé et il doit s’appuyer uniquement sur les commentaires de ses viewers pour rebondir.

Dépendance aux algorithmes

Peut-on rire de tout sur les réseaux sociaux? Pour les trois humoristes, la réponse est nuancée. Léopold avance que “oui, mais à certaines conditions. Je fais beaucoup plus attention à ce que je dis sur Twitch”. Ana Godefroy, qui ne pratique “pas un humour noir ou bordeline”, fait pourtant attention à ce qu’elle dit ou à la manière dont elle formule certaines phrases. “Sur les réseaux, c’est très cadré, tu ne peux pas aborder tous les sujets. Sur scène, c’est très différent les gens savent qu’ils viennent voir de l’humour”. Pour Arnaud Demanche, “les gens ont beaucoup moins de second degré sur les réseaux sociaux car ils ne sont pas là pour ça”.

Mais les trois humoristes interrogés soulignent avant tout la bienveillance de leur communauté et n’ont relevé aucun gros incident. La crainte se trouve plutôt du côté de la réutilisation des contenus: des extraits de vidéos peuvent être sortis de leur contexte puis diffusés, un mauvais buzz est vite arrivé.

Bien que les humoristes s’adaptent aux politiques des plateformes, tout ne dépend pas d’eux puisque les algorithmes entrent aussi en jeu. Et il faut avant tout faire court. “Au début c’était une contrainte, aujourd’hui je travaille avec ça. De toute manière les gens aiment ce qui est de plus en plus court”, avance Ana Godefroy. “J’ai compris que les algorithmes changent en permanence. Le savoir, ça soulage car lorsque l’on voit des statistiques basses, on se demande si c’est parce que notre contenu est moins bien ou si c’est lié aux algorithmes”, analyse Arnaud Demanche.

Les humoristes très présents sur les réseaux sociaux se retrouvent parfois à ne pas vraiment comprendre les mécaniques floues de leur outil de travail. “Je ne comprends pas toujours l’algorithme TikTok. On ne nous propose pas les contenus des personnes auxquelles nous sommes abonnés”, détaille Ana Godefroy. Et pour cause TikTok entend devenir un réseau de moins en moins social. “J’ai une communauté, mais au final je pense que la moitié ne voit pas ce que je poste. Dans mes statistiques, 80% de gens qui m’ont regardée ne sont pas abonnés à mon compte. Donc le nombre d’abonnés ne veut pas dire grand-chose. Instagram est en train de devenir comme ça. C’est à la fois gênant et frustrant de ne pas comprendre son outil de travail”.

En effet, la politique de recommandation et de suggestions d’Instagram et TikTok n’aide pas les humoristes. La diffusion des contenus sans liens entre eux brouille l’attention des utilisateurs. “Ils enchainent une vidéo d’Emmanuel Macron, d’un Youtubeur scientifique, d’un comique… Tout est mis sur le même plan, tu enchaines des trucs qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Tout est lissé, tous les contenus se valent”, pointe Arnaud Demanche.

Pour ne pas perdre leur audience et leur compte, les humoristes pratiquent-ils l’autocensure? Sur scène ou sur les réseaux sociaux, cette éternelle question n’a aucune réponse définitive. En ce qui concerne les réseaux sociaux, notamment Twitch, ce sont plutôt les contenus de nudité qui vont être censurés explique Léopold: “Sur la plateforme, on est soumis aux règles américaines, il s’agit de les connaitre”. Pour le chroniqueur de RMC, “les humoristes savent à peu près sur quels terrains il ne faut pas aller, lorsqu’on diffuse sur Internet”.

Humoristes ou créateurs de contenus

Créer du contenu sur Internet n’est pas toujours synonyme de monétisation. Loin de là même, pour ces humoristes. La monétisation n’est pas leur priorité. Léopold accepte le système classique de dons possible sur Twitch, mais cela est avant tout symbolique pour lui. De son côté, Arnaud Demanche refuse toutes les publicités qui lui sont proposées.

Ana Godefroy reçoit beaucoup de propositions de partenariats, mais accepte “uniquement quand c’est cohérent avec ce que je fais. Par exemple, lorsque cela promeut la culture car c’est un domaine qui me tient à cœur. Financièrement, je considère cela comme du bonus”. Elle a par exemple fait des vidéos dans le chateau de Chinon. Les partenariats sont souvent bien rémunérés donc cela peut être tentant, “mais je ne fais pas mes vidéos pour l’argent” assure-t-elle.

Se considèrent-ils, sur les réseaux sociaux, comme humoristes ou créateurs de contenus? Ana Godefroy apporte une réponse nuancée: “Quand je monte sur scène ou que je suis à la radio je suis humoriste, mais sur les réseaux sociaux je dirais plutôt que je suis créatrice de contenus même si je ne suis pas fan du mot. Pour moi, être humoriste est vraiment un métier à part entière et ce n’est pas vraiment adapté aux réseaux”.

L’humour fait même son entrée dans le métavers. A Lille en février dernier, dans le cadre de Lillarious: il était possible d’assister à un spectacle d’humour ou d’impro grâce à un casque de réalité virtuelle. Un moment durant lequel plusieurs humoristes se relaient pour des moments d’improvisation.



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Written by Germain

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